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Les événements marquants en 2016-2017 : le caractère constant du système de transport en Europe, c’est le changement !

Les « événements marquants » répertoriés ci-après ont été librement choisis par les membres du collège d’experts de l’OPSTE. Marqués par l’actualité, ils sont très différents d’un pays à l’autre, alors que d’autres numéros de ce bulletin, organisés autour d’un thème commun, donnent à penser qu’au contraire les problèmes de fond sont généralement les mêmes, même si leur acuité et les solutions apportées ne sont pas identiques, partout en Europe. Bien sûr, chaque situation nationale est spécifique, compte tenu des institutions, des aspirations des citoyens, de l’état du système de transport tel qu’il résulte d’une longue histoire (la « dépendance du chemin » comme disent les économistes), etc., mais est toujours riche d’enseignements dans d’autres contextes. Le développement du transport aérien – de voyageurs comme de fret – pose inévitablement de forts problèmes d’environnement local (bruit et pollution, sans compter une contribution croissante aux émissions globales de gaz à effet de serre). Les grands aéroports doivent être localisés à proximité des grandes agglomérations, pour ne pas allonger les trajets terrestres terminaux, alors que ces zones urbanisées sont particulièrement sensibles aux nuisances, en particulier au bruit (diurne et plus encore nocturne) : quel compromis économiquement et éthiquement satisfaisant établir entre aspirations contradictoires à la mobilité et à la qualité de vie ? Le statut professionnel et social des travailleurs du transport – salariés et non salariés – est profondément remis en cause par le développement des plates-formes numériques, qui mettent en relation offre et demande et déstabilisent les organisations traditionnelles et les professions réglementées. Quel encadrement, quelle régulation assurant un minimum de droits et de cohérence dans la solidarité sociale ? L’opinion et les pouvoirs publics sont de plus en plus sensibles aux effets environnementaux du transport. À côté des préoccupations relatives à l’effet de serre se renforcent la lutte contre la pollution locale, en particulier en milieu urbain. Diverses mesures visent à limiter le trafic des véhicules les plus anciens et à renouveler la flotte en soutenant l’achat de véhicules moins polluants et, à échéance plus ou moins lointaine, à l’électro-mobilité. Les questions institutionnelles ont, éminemment, une dimension de transport. En Espagne, les indépendantistes catalans ne critiquent pas seulement la répartition des investissements publics entre communautés autonomes mais la forme même du réseau d’infrastructures que le centralisme madrilène a façonné : un réseau polaire, en étoile, et non un réseau ramifié. Le rôle des pouvoirs publics est en effet déterminant en matière d’infrastructures. Un tournant radical semble s’opérer dans plusieurs pays d’Europe, avec un ralentissement voire un abandon des investissements dans des tronçons nouveaux – lignes à grande vitesse ferroviaire ou autoroutes – à la rentabilité socioéconomique incertaine, pour donner plus de moyens à l’entretien et à la modernisation du réseau en place, longtemps négligé.

Le transport connaît à la fois un foisonnement des technologies, qu’il s’agisse de sources d’énergie se substituant aux carburants fossiles ou de la conduite des véhicules, et un foisonnement de nouveaux usages (covoiturage, auto-partage permis par les plates-formes numériques, etc.). Les entreprises ferroviaires ne veulent pas se laisser enfermer dans leur domaine traditionnel et entendent devenir des acteurs majeurs d’un système intégré de mobilité intermodale et de bout en bout, incluant le chemin de fer. D’autres acteurs, disposant d’autres atouts et compétences tels que la maîtrise des réseaux d’information et des « big data », peuvent développer sur ce terrain des stratégies concurrentes… Tous ces mouvements ne vont pas sans tensions et conflits. Ainsi, les contradictions économiques et sociales entre États membres de l’Union sont vives en matière de transport routier de marchandises et marquent les débats sur le détachement de travailleurs ou les pratiques de cabotage. Le progrès n’est pas un fleuve tranquille. L’apparition de nouvelles technologies et de nouveaux opérateurs déclenche de fortes innovations sociales, où les frontières entre l’individuel et le collectif, le commercial et le bénévole, le privé et le professionnel sont remises en cause, au risque du développement d’une économie « informelle ». Les professions traditionnelles accusent les nouveaux venus de concurrence déloyale, de dumping social. Quelle politique publique mettre en place pour accompagner cette flexibilité, préservant l’innovation mais restreignant les abus et assurant un niveau significatif de protection sociale ? De manière symptomatique, on désigne couramment la tendance générale à la précarisation de l’emploi du nom d’« ubérisation ». Une fois encore, le transport est le siège d’interrogations qui intéressent la société tout entière.

Michel Savy

Professeur émérite à l’université de Paris Est (École d’Urbanisme de Paris, Ecole des Ponts-ParisTech) Directeur de l’OPSTE